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Édito

Salpêtre hier ; « Aujourd’hui Madame »

Freud n’a pas inventé la poudre... Mais presque !

par Christophe BORMANS


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Texte publié à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de Sigmund Freud (6 mai 2006).

Freud serait passé par-là ; par la Salpêtrière. Nous avons tendance à ne retenir de ce voyage et du retour à Vienne-Itaque qui s’en suivit, qu’un brin d’imaginaire aux abords du symbolique. Quelque chose qui, finalement, sur un nœud borroméen, participerait d’un bord hystérique s’ouvrant sur l’Unbewusste. Du sens, encore ! Mais qu’en est-il du réel dont Freud se fait en quelque sorte le « porteur-saint » ?

« Oui, je viens dans son Temple... »

« On ne voudrait rien savoir de ce qui s’invente » [1], et ce on s’applique d’abord à nous, à nous-mêmes - à moi le premier. C’est là, pourtant, l’une des premières expériences de notre propre cure analytique : que le re-foulement re-gagne sans cesse du terrain, que la mer re-vient sans cesse sur l’a-sèchement du Zuyderzee, en conteste sans cesse ce que l’on pensait pouvoir prendre pour une victoire. « Je recommence, puisque j’avais cru pouvoir finir » (Lacan, 13 novembre 1973).

La Salpêtrière de Charcot, véritable Temple de l’hystérie, « la Mecque des neurologues », selon l’expression de Jones [2], à la croisée de l’imaginaire et du symbolique. On sait quel bain de sang inaugure la tirade d’Abner en son acte premier. Et Freud en raterait le réel encore une fois ! Oui, mais nous - Ô « miracle du hurlement » ! -, nous n’en ratons pas moins par cette orientation historique, ce signifiant qui fini par venir se balader de quelques tours dans notre réel : Salpêtrière.

Sel de pierre

Aujourd’hui, c’est certes un hôpital, mais hier c’était encore une fabrique de Salpêtre. Qu’est-ce que le Salpêtre ? Un vieux mot, qui provient du latin médiéval Salpetræ, qui veut dire - nous dit le Petit Robert : « Sel de pierre ». Nullement étonnant que Freud, pour en sortir, s’engouffre dans Notre Dame aux abords de laquelle les gargouilles béantes - sel du saint-esprit, ou phallus-presqu’ailés -, semblent vouloir venir se poser, comme le vautour de Léonard, non pas entre ses lèvres, mais entre cette trompe qu’est l’oreille de Freud-Sainte Vierge à l’occasion. « Saperlipopette ! » s’étonnait Tryphon Tournesol, cet astronome singulier, botaniste à ses heures tout comme Freud, et passionné d’occultisme et de parapsychologie. Sourd comme un pot ! il tend, lui, son cornet acoustique entre le tout et le rien, c’est-à-dire entre le capitaine ad hoc (« à cet effet ») et Tintin (« rien du tout ! ») ; il nous criait-là un euphémisme de « Sapristi » - dont les oiseaux de Schreber raffolaient -, c’est-à-dire un euphémisme de sacré ! « Nom de nom » préférait Lacan !

On sait que, juste avant de venir à Paris, Freud a raté de peu l’invention de la cocaïne ; mais en a-t-il pour autant raté l’invention de la poudre ? Poudre de perlimpinpin pour ce beau livre blanc et bariolé tout de même baptisé de « noir ». Preuve s’il était besoin d’en apporter, que le signifiant lacanien est en pleine effervescence chez ses auteurs : eux sont bien arrivés à « Hommes », et ils ne comptent pas en repartir de si tôt !

Poussière d’étoile

Je reçois un patient, qui depuis peu s’est lancé dans la photographie. Revenant d’un rendez-vous où il a présenté son travail, il semble souhaiter m’expliquer qu’il en a marre qu’on le compare au célèbre photographe des années 80, Helmut Newton ! Il s’adresse à moi : « Je ne sais pas si vous le connaissez ? » Je lui répond : « Celui qui a inventé la gravité ? »

Mais ayant passé le plus clair de son temps à faire l’école buissonnière, à dormir au fond de la classe et ne comprenant pas un traître mot de ce qu’ont jamais raconté ses professeurs - ni, d’ailleurs, à ce qu’on attendait de lui -, je me demande tout de même si le lion n’avait pas bondit [3] ici un peu trop vite... Silence. L’inconscient, surmontant ses résistances et ses pesanteurs, allait-il trouver le chemin de sa propre « loi de gravité » ?

« Il n’a pas... inventé la gravité... Elle existait déjà, mais... il l’a trouvé... » Le ton était plutôt interrogatif (transférentiel) et j’en profite alors pour enfoncer le clou : « S’il l’a trouvé, c’est qu’il l’a inventé... »

Je vois d’ici le tableau d’un de ces professeurs exaspérés, lâchant à propos de cet enfant - pas très turbulent pourtant : « Celui-là, on peut dire qu’il n’a pas inventé la poudre ! » Oui - sauf que : scène caractéristique des films muets des années 20, la sortie du petit oiseau va de pair avec l’explosion ! Coup de pied aux fesses du photographe en prime, puisqu’il a lui-même confondu - après s’être avancé plusieurs fois pour engueuler le rang d’oignon qui s’impatientait -, l’isoloir de son appareil avec les jupes d’une femme qui entre-temps s’était elle-même glissée là-dessous !

Shadows and dust

Encore plus concrètement - puisqu’on est dans la chimie -, le salpêtre est un mélange naturel de nitrates (calcium, potassium, ammonium), qui se forme sur les vieux murs et les parois des étables, et à partir duquel on fabriquait autrefois de la poudre de guerre, de la poudre à canon. Freud avait semble-t-il lui-même ses raisons d’interroger Einstein.

Ainsi la Salpêtrière, avant de devenir le temple de l’art médical, est d’abord un arsenal : elle traite d’abord la mort avant d’en traiter les victimes, les névroses de guerre s’entend : message inversé, corps morcelé, ou juste retour à l’envoyeur ? Le mot « poudre » provient tout simplement du latin pulvis, ou pulveris, ce qui veut tout simplement dire poussière : « Poussière, tu redeviendras poussière ! » (Genèse 3,19).

On se souvient du rêve dit des Knödel, ou rêve des trois Pârques (Freud, L’interprétation des rêves, PUF, Paris, 1993, p. 181 et suiv.) et de la manière dont Freud se précipite pour l’interpréter :

« Quand j’avais six ans et que ma mère me donnait mes premières leçons, elle m’enseignait que nous avions été faits de terre et que nous devions revenir à la terre. Cela ne me convenait pas, j’en doutai. Ma mère frotta alors les paumes de ses mains (tout à fait comme pour faire des Knödel, mais elle n’avait pas pris de pâte), et elle me montra les petits fragments d’épiderme noirâtres qui s’en étaient détachés comme une preuve que nous étions faits de terre. Je fus stupéfait par cette démonstration ad oculos et je me résignai à ce que plus tard j’appris à formuler : “tu dois rendre ta vie à la nature”. »

Saint qui aime / Saint phonie

On sait que la chaîne d’association conduit très vite Freud à la cocaïne, de sorte que l’on ne doit pas manquer de s’interroger ici :
- démonstration ad oculos ou poudre aux yeux ?

On connaît la blague roumaine que Paul aime à raconter : « Quelle a été la réaction de Beethoven lorsqu’il a apprit qu’on allait construire un bordel juste à coté de chez lui ?
- Pom ! Pom ! Pom ! Poooooooom ! »

Tout comme dans la démonstration d’Amalia, la blague est tout à fait gestuelle, car pour un bon effet comique, le narrateur s’en frotte autant de fois les mains, suivant ainsi les quatre notes d’introduction de la Cinquième symphonie, comme un destin qui frappe à la porte au moment même où le compositeur, semblable au Tournesol d’Hergé, semble y devenir de plus en plus sourd !

Le Colonel Chabert

Avec ce pulvis - ce « sel de pierre » de la Salpêtrière -, Freud n’est-t-il pas là, déjà, confronté à la « pulsion » dans un « au-delà » du principe de plaisir ?

Le verbe « salpêtrer » s’écrit pourtant - et peu avant que Freud vienne à Paris. Sous la plume de Balzac, notamment, qui dépeint ainsi les murs de la chambre humide du Colonel Chabert - bien rangé des canons, lui -, lorsqu’il y reçoit, penaud, le fameux Derville :

« Le lit du colonel consistait en quelques bottes de paille sur lesquelles son hôtesse avait étendu deux ou trois lambeaux de ces vieilles tapisseries, ramassées je ne sais où, qui servent aux laitières à garnir les bancs de leurs charrettes.

Le plancher était tout simplement en terre battue. Les murs salpêtrés, verdâtres et fendus répandaient une si forte humidité, que le mur contre lequel couchait le colonel était tapissé d’une natte en jonc » (Balzac, Le Colonel Chabert, Chapitre III).

Réel, béance des murs qui n’est pas sans nous rappeler le film « Répulsion » de Roman Polanski.

Cure-dent

Nous discutions l’autre soir avec Paul Papahagi et Agnès Sofyiana - recevant notre ami et psychanalyste brésilien, Cyro Marcos da Sylva : « Pourquoi cela sent-il si vite la poudre dans les institutions analytiques ? » Rien d’étonnant si nous admettons que nous venons là, chacun avec notre « trognon » comme dit Lacan, c’est-à-dire avec ce bout de réel encore empreint des dents de lion de notre propre cure analytique. Mais l’institution n’est pas un cure-dent ! Elle est explosive, peut-être par né-cecité...

Salpêtre hier, et aujourd’hui Madame, puisque la question du féminin et de sa jouissance traverse aujourd’hui l’École psychanalytique de la Salpêtrière ; peut-être, d’ailleurs, à la manière de cette flèche que l’ange en extension du Bernini entend faire traverser à la mystique Sainte-Thérèse en sa pleine extase.

S(A)

Aujourd’hui Madame, car je me souviens des après-midis où n’allant justement pas à l’école, je restais à couver ma petite « grippe » de mal fichu en regardant cette émission « proposée » - selon la formule de l’époque -, par Armand Jammot. Quel étrange nom : JAM-maux ? JA-Mot ? Quelque mot se barrant de Jouissance Autre ; et me rappelle qu’à l’époque, cela sentait bien cet Unheimlich freudien, d’être-là - petit garçon -, et de se retrouver à prendre quelque plaisirs à regarder cette émission intitulée : Aujourd’hui Madame. C’est pourquoi je relis avec un plaisir non moins renouvelé cette « Instance de la lettre dans l’inconscient », puisque c’est d’un support visuel, là-encore, que se pose la question de la place du signifiant dans ce que Lacan appelle la réalité.

Ce Salpêtre est-il encore dans le réel ? si partis de lui, nous sommes arrivés à « Dames ! » (Jacques Lacan, Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 500).

Mordicus

« Ils ne savent pas que nous leur apportons la peste ! » aurait dit Freud à Jung aux abords des côtes américaines, apercevant peut-être au loin New York et sa « célèbre statue éclairant l’univers » (Lacan, « La chose freudienne », Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 403). Je n’en démordrais pas que ce mot a simplement été inventé de toute pièce par Lacan - soutenant pourtant « mordicus » le tenir de la bouche même de Jung.

Après être passé par la Salpêtrière pour revenir à Vienne-Itaque afin de tenter d’embarquer (d’a-bord) Breuer dans cette traversée orageuse de l’hystérie, je me plais à croire, pour ma part, que Freud lui aurait, un soir, susurré à l’oreille, alors qu’ils se trouvaient tous les deux au chevet d’Anna O. [4] :
- « Ils ne savent pas que nous inventons la poudre ! »

Notes

[1Titre du second numéro « Du Coq à l’Âne ! », Revue de l’École Psychanalytique de la Salpêtrière, pour lequel ce texte était prévu, mais qui n’y a jamais vu le jour.

[2E. Jones, La vie et l’œuvre de Sigmund Freud, [1953], PUF, Paris, 1958, p. 231.

[3« Une fausse manœuvre est irréparable. Le proverbe, le lion ne bondit qu’une fois, a nécessairement raison » (S. Freud, « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » [1937], Résultats, idées, problèmes, tome II, trad. fr., Paris, PUF, 1985, p. 234.

[4Une Anna O. mythique - bien sûr - à la manière de la mise en scène par un John Huston des passions secrètes de Freud-Montgomery-Clift.

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