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Pré-Histoire de la Psychanalyse

Le Désir de Savoir et l’Inconscient de Freud

De l’enfance de Freud jusqu’à l’épisode dit de la cocaïne

par Christophe BORMANS


Mots-clés :

Né le 6 mai 1856 à 18h 30 dans une petite ville Moravie, Freiberg - aujourd’hui Pribor en République Tchèque -, Sigmund Freud est le fils aîné du troisième mariage de son père, Jakob Freud, négociant de laine de son métier. Freiberg est située à 240 km au nord-est de Vienne. C’est une ville de textile, basée sur un petit artisanat que la révolution industrielle et le machinisme sont en train de toucher de plein fouet et de rendre obsolète. En outre, le nationalisme tchèque est en plein effervescence et les Juifs, qui forment une petite communauté au sein de laquelle ils parlent essentiellement allemand ou yiddish, se sentent menacés.
En 1860, quasi-ruiné, le père de Freud décide d’effectuer définitivement le trajet qui le sépare de la grande ville. Sigmund Freud n’a que quatre ans lorsqu’il arrive à Vienne.

L’enfance et l’adolescence

Le jeune Freud se dit très tôt " mû par un désir de savoir " [1], qui le conduira dès l’âge de sept ans dans la lecture approfondie des textes bibliques. À huit ans, il se plonge dans l’œuvre de Shakespeare, passion qui ne le quittera jamais, relisant sans cesse les pièces du célèbre dramaturge de Stratford-on-Avon, " toujours prêt, nous dit Ernest Jones, à citer avec exactitude des passages des pièces " [2]. À neuf ans, il entre au Lycée avec une année d’avance et effectue sa course aux études en tête des classes. Au sortir de l’adolescence, il se passionne pour les sciences sociales et pour la doctrine de Charles Darwin alors à la mode. Alors qu’il s’orientait vers des études de droit pour réaliser un vieux rêve, devenir avocat et entrer en politique, Freud nous dit que c’est la lecture " du bel essai sur "La Nature" de Gœthe ", qui le fît dévier de son orientation première, et qui le décida à s’inscrire à la Faculté de Médecine.

Quoi qu’il en soit, Freud déclarera par la suite ne jamais s’être réellement intéressé ni à la philosophie en général, ni à la philosophie allemande en particulier :

" Les larges concordances de la psychanalyse avec la philosophie de Schopenhauer - il n’a pas seulement soutenu la thèse du primat de l’affectivité et de l’importance prépondérante de la sexualité, mais il a même eu connaissance du mécanisme du refoulement - ne peuvent se déduire de ma familiarité avec sa doctrine. Quant à Nietzsche, l’autre philosophe dont les pressentiments et les aperçus coïncident souvent de la manière la plus étonnante avec les résultats laborieux de la psychanalyse, je l’ai longtemps évité précisément pour cette raison ; la priorité dans la découverte m’importait moins que de rester sans prévention " [3].

Le commentaire d’un des plus grands exégètes de Freud, Jacques Lacan, confirme que c’est bien par la lecture assidue des grandes œuvres dramatiques et poétiques que Freud commencera à sonder les profondeurs de l’âme humaine :

" Freud a avoué, mais c’est là peu de chose auprès de l’influence de la pensée de Goethe sur l’œuvre de Freud, que c’est la lecture des poèmes de Goethe qui l’a lancé, décidé à ses études médicales, et du même coup a décidé de sa destinée " [4].

Son biographe officiel, Ernest Jones, pense quant à lui que c’est à la suite de sa déception amoureuse avec Gisela Fluss, la fille d’un des plus proches amis de son père, alors qu’il n’avait que seize ans, que Freud décide sur un coup de tête, de s’orienter vers la médecine. En optant pour la rigueur scientifique des études médicales, il se serait imposé de refouler un épisode dont les racines plongeaient douloureusement au plein cœur d’un fantasme œdipien inconscient [5].

Freud avoue d’ailleurs lui-même bien volontiers qu’il n’a jamais réellement été attiré par la médecine, ne s’adonnant " aux études médicales qu’avec pas mal de négligence " [6], et obtenant son doctorat " avec quelque retard " (son diplôme est daté du 31 mars 1881). Du reste, comme Jones le précise, durant toute sa scolarité, et fût-elle brillante, " le seul examen où il échoua jamais fut celui de médecine légale " [7].

Les études de médecine

Àgé de 17, Freud entre donc à la Faculté de Médecine de Vienne. Après trois ans d’études, il s’inscrit en 1876 au laboratoire de physiologie de d’Ernst Brücke, où il commence alors à entreprendre une longue série de travaux, sur des sujets d’études très divers. Il se fait encore une fois remarquer pour son talent et sa rigueur scientifique : l’anguille (1877), le Petromyzon (1878), " un des poissons les plus rudimentaires " selon l’expression même de Freud, et l’écrevisse (1882).

Cependant, Freud se retrouve à nouveau le conflit qu’il avait refoulé dix ans plus tôt, et l’ayant laissé à l’époque sans solution. Il vient tout juste de rencontrer une jeune femme, Martha Bernays, dont il devient très vite amoureux, et ne semble pas vouloir répéter l’échec qui l’avait poussé à abandonner Gisela Fluss. Confronté au dur principe de réalité, il se rend compte que son avenir en laboratoire ne lui laisse pour l’instant pas beaucoup de perspectives financières. S’il voulait fonder une famille, il devait opter pour un métier plus lucratif. Soutenu par son père et son maître E. Brücke, il se réoriente vers la médecine générale, tentant de donner ainsi au conflit qui l’animait, une solution plus heureuse.

Il quitte la recherche physiologique et le laboratoire d’E. Brücke et s’inscrit à l’Hôpital général de Vienne le 31 juillet 1882, où il est successivement affecté aux services de chirurgie, de médecine générale, au service psychiatrique, à celui de dermatologie et d’étude des maladies infectieuses, puis à celui d’ophtalmologie. Il fait entièrement sienne la doctrine de Candide : " Travailler sans raisonner " [8]. En 1885, Freud obtient finalement le titre de Maître de Conférence et est chargé du cours de neuropathologie à la Faculté de Médecine de Vienne.

L’épisode de la cocaïne

On a souvent caricaturé Freud sous des traits grossiers qui ne paraissaient guère lui ressembler, en le dépeignant notamment comme un personnage intolérant ou ambitieux, n’aspirant qu’à gouverner les hommes, certains allant même jusqu’à le faire passer pour un drogué, un cocaïnomane. À la première remarque, Freud répondit avec toute sa subtilité et sa sensibilité, qualités qui lui faisaient rarement défaut :

" Je peux donc sans doute faire valoir en ma faveur qu’un homme intolérant et obnubilé par une prétention à l’infaillibilité n’aurait jamais pu s’attacher une cohorte aussi importante d’esprits remarquables, surtout quand il ne pouvait se prévaloir de plus de moyens de séduction que moi " [9].

Certes, Freud courait après le succès, mais c’est là tout son mérite d’avoir si bien su auto-analyser ce désir et de s’être donné les moyens de le sublimer au travers de la découverte du psychisme humain, l’inconscient, et d’avoir employé tout son art et ce désir à écouter et à soigner la souffrance qui s’y cachait. Sur ce chemin, cependant, il confondit vitesse et précipitation, et c’est là le fameux épisode dit de la cocaïne.

C’est en 1884, en effet, à la suite de ses travaux sur l’anguille, le petromyzon et l’écrevisse, qu’il s’attaque à un nouveau travail : étudier les effets d’un alcaloïde quasiment inconnu à l’époque, la cocaïne.

Le but de cette étude était de mettre en évidence les propriétés analgésiques, voire anesthésiques de cette substance d’origine végétale, capable de puissants effets physiologiques toxiques, ce que l’on ne savait pas à l’époque, mais aussi thérapeutiques, ce que Freud s’attachait à découvrir. Ce faisant, Freud pouvait raisonnablement penser que l’application chirurgicale de la cocaïne, notamment dans le domaine de l’ophtalmologie, et les retombées financières qui en résulteraient, allait définitivement le sortir de sa modestie et lui assurer la richesse et la célébrité.

En ce début d’année 1885, le succès et, surtout, la cocaïne, lui monte indéniablement à la tête. Dans son enthousiasme Freud essaye la drogue sur lui, en prend lui-même régulièrement et en fait prendre à ses amis, qu’ils soient en bonne santé ou bien malade (comme le Dr Fleischl, déjà étroitement dépendant de la morphine), et en prescrit également à ses sœurs et à sa fiancée.

Il rédige finalement un essai qui, au-delà de l’étude proprement scientifique, l’amène à développer un style littéraire propre, décrivant les légendes mythiques et les rites religieux des Indiens de l’Amérique du Sud qui accompagnent la préparation et la prise de la plante miracle. Alors qu’à la publication des résultats de ses recherches, Freud est chaleureusement félicité par la communauté scientifique et médicale [10], en 1886 le vent semble tourner en sa défaveur. Les rumeurs et les déclarations de plusieurs cas d’intoxication et de dépendance à la cocaïne se répandent un peu partout en Allemagne.

Même s’il s’en défend, Freud accuse le coup et a à faire face à un sérieux sentiment de culpabilité inconscient. N’oublions pas que le 7 avril 1885, avec Königstein et Koller (ce dernier lui ravira par la suite la paternité de la découverte des vertus anesthésiques de la cocaïne), Freud opéra son propre père du glaucome qu’il présentait l’œil, en administrant le remède miraculeux. Le désir de Freud ne l’aurait-il pas pousser à mettre gravement en danger son proche entourage et, au premier chef, sa fiancée et son propre père ?

Ce sentiment de culpabilité, auquel Freud doit faire face, aurait pu définitivement ruiner tous ses espoirs scientifiques, et à jamais empêcher d’advenir son désir de savoir et d’entreprendre. Mais il a su lui donner une autre solution. En s’exilant à Paris, il pourra effectuer deux rencontres qui changeront le cours de sa carrière médicale : celle du Dr Charcot, bien sûr, mais surtout, la rencontre qui lui permettra de définitivement sublimer son énergie psychique et pulsionnelle : celle d’avec l’hystérie.

L’invention de la psychanalyse n’est ni le résultat de la découverte, par Freud, de la cocaïne, ni le résultat de ses lectures philosophiques, mais bien plutôt, la sublimation d’un " désir de savoir ", qu’il interprètera lui-même, une vingtaine d’années plus tard, comme le désir de savoir « d’où viennent les enfants ».

L’énigme de la Sphinge

Pour la psychanalyse de Freud, en effet, la période durant laquelle l’enfant cherche à savoir le " pourquoi " et le " comment " de toute chose, n’est que la partie consciente et immergée d’un iceberg psychique primordial. Cette quête semble inconsciemment motivée par l’énigme qui se pose à tout être parlant, à partir du moment où il vient au monde : d’où vient-il ? Ou, d’un point de vue plus structurel : " d’où viennent les enfants ? " Véritable " énigme " comparable à l’énigme du sphinx de la pièce de Sophocle si chère à Freud, cette quête fait partie intégrante du complexe d’Œdipe.

Or très tôt, Freud a semblé être confronté à cette question, particulièrement difficile à résoudre pour lui. Fils aîné du troisième mariage de son père, Freud était d’emblée plongé dans une situation générationnelle paradoxale : alors qu’il était lui-même oncle à sa naissance, son demi-frère était de l’âge de sa propre mère.

Comme J. Lacan le souligne très clairement, " nous savons en effet quel ravage déjà allant jusqu’à la dissociation de la personnalité du sujet peut exercer une filiation falsifiée [...]. Aussi bien le simple décalage dans les générations qui se produit par un enfant tardif né d’un second mariage et dont la mère jeune se trouve contemporaine d’un frère aîné, peut produire des effets qui s’en rapprochent, et l’on sait que c’était là le cas de Freud " Cela " introduit chez les sujets soumis à ces discordances de la relation paternelle, continue Lacan, une dissociation de l’Œdipe où il faut voir le ressort constant de ses effets pathogènes " [11].

Si Freud confessa n’avoir jamais " joué au docteur " [12], sa curiosité infantile n’en était pas moins absente. Toute son œuvre est jalonnée des nombreuses traces qu’il nous en a laissées, notamment ses deux ouvrages de référence que sont L’Interprétation des rêves et Psychopathologie de la vie quotidienne, dans lesquels il raconte comment il croyait que son demi-frère et sa mère, avaient tous deux collaborés à la production de sa petite sœur, usurpant ainsi ses privilèges d’aîné [13].

Se défendant contre les nombreuses attaques dont il a directement et personnellement été l’objet, Freud écrivait à la fin de sa vie :

" Je peux me permettre de fixer ici un terme à mes communications autobiographiques. En ce qui concerne par ailleurs mes conditions de vie personnelles, mes luttes, mes déceptions et mes succès, le public n’a aucun droit d’en apprendre davantage. Du reste, dans quelques-uns de mes écrits - Interprétation du rêve, Vie quotidienne -, j’ai été plus franc et plus sincère que n’ont coutume de l’être des personnes qui retracent leur vie pour les contemporains ou la postérité. On m’en a su peu de gré ; et, au vu de mes expériences, je ne saurais conseiller à personne de faire de même " [14].

Dans l’imposante biographie en trois tomes qu’il consacre à l’inventeur de la Psychanalyse, Ernest Jones conclue son premier chapitre en ces termes :

" En relatant le mieux possible la genèse des découvertes originales de Freud, nous pouvons à bon droit considérer que la plus grande d’entre elles - celle de l’universalité du complexe œdipien - lui avait été rendue plus aisée par sa propre et peu habituelle constellation familiale, par la stimulation que celle-ci provoqua et par les occasions de total refoulement qu’elle fournit " [15].

L’invention de la psychanalyse et la découverte de l’inconscient est l’histoire d’un homme, Sigmund Freud, de la manière dont il réussît à surmonter ses propres résistances, à sublimer ses conflits et pulsions œdipiennes et infantiles, et à advenir là où le Ça était. C’est à l’histoire de cette découverte et de ses principaux résultats, aussi bien empiriques que théoriques, que nous nous proposons d’introduire le lecteur dans les textes qui jalonneront cette rubrique.

Notes

[1S. Freud présenté par lui-même, [1925-1935], Gallimard, Paris, 1984, p. 14.

[2E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 24.

[3S. Freud présenté par lui-même, [1925-1935], Gallimard, Paris, 1984, p. 100

[4J. Lacan, Le mythe individuel du névrosé, Conférence prononcée au Collège philosophique en 1953.

[5E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, tome I, PUF, Paris, 1958, p. 28 et 38.

[6S. Freud présenté par lui-même, [1925-1935], Gallimard, Paris, 1984, p. 17.

[7E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 30.

[8E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 75.

[9S. Freud présenté par lui-même, [1925-1935], Gallimard, Paris, 1984, p. 91.

[10E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 97.

[11J. Lacan, " Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse ", Écrits, Seuil, Paris, 1966, p. 278.

[12cité par E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 31.

[13cf. E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 11.

[14S. Freud présenté par lui-même, [1925-1935], Gallimard, Paris, 1984, p. 124-125

[15E. Jones, La vie et l’œuvre de S. Freud, t. 1, PUF, Paris, 1958, p. 12

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