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Économie et sciences humaines

L’échange : mythe ou fable de l’économie politique ?

D’un « penchant naturel à trafiquer » de l’homo œconomicus

par Christophe BORMANS

« On veille on pense à tout à rien
On écrit des vers de la prose
On doit trafiquer quelque chose
En attendant le jour qui vient
 »
Aragon, Quatorzième arrondissement.

L’échange est, par définition, au cœur de l’économie, puisque celle-ci peut se définir, selon une conception allant de Smith à Walras, comme la science dont l’objet est de fournir la solution à la fois pratique et théorique au problème de l’échange. L’acte de naissance de l’économie politique date de 1776 et nous est fourni par le texte inaugural d’Adam Smith, Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, dans lequel, le père fondateur se pose la question suivante : qu’est-ce qui enrichit les nations ? Adam Smith ne tourne pas autour du pot. En tant qu’observateur privilégié de l’industrialisation qui révolutionne l’Angleterre de la fin du XVIIIe siècle, il attribue d’emblée la principale cause de cet enrichissement à la division du travail qu’elle impose au sein de ses manufactures naissantes. Pour l’économiste qu’il devient alors, une seule question s’impose : quelle est l’origine de la division du travail elle-même ?

Dès le second chapitre, une réponse claire et nette est donnée, l’échange est l’unique cause de la richesse :

« Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour but cette opulence générale qui en est le résultat ; elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes qui ne proposent pas des vues d’utilité aussi étendues : c’est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour l’autre. » (Smith, 1776, Chapitre II, Livre I).

L’échange est-il un phénomène naturel et spontané émanant de l’individu en tant que tel, comme le soutient Smith et, avec lui, toute la science économique orthodoxe, ou bien n’a-t-il pas plutôt été de tout temps, un phénomène hautement collectif et largement encouragé par l’Etat ? Telles sont les deux questions que nous traiterons successivement dans ce texte.

Le « penchant naturel à trafiquer » de l’homo œconomicus

Si l’échange est bien l’unique cause de la richesse, une seule question s’impose désormais à nous, lecteurs et commentateurs de l’œuvre du père fondateur : qu’est-ce que Smith entend par penchant naturel à échanger ? Car la réponse qu’il nous donne semble, du moins à première vue, tout à fait énigmatique :

« Il n’est pas de notre sujet, nous dit-il, d’examiner si ce penchant est un des premiers principes de la nature humaine dont on ne peut pas rendre compte, ou bien, comme cela paraît le plus probable, s’il est une conséquence nécessaire de l’usage de la raison et de la parole. Il est commun à tous les hommes, et on ne l’aperçoit dans aucune autre espèce d’animaux, pour lesquels ce genre de contrat est aussi inconnu que tous les autres. » (Smith, 1776, Chapitre II, Livre I).

Voilà qui est dit ! En fait, Smith élève tout simplement l’échange au rang de la raison ou plutôt, mieux encore, au rang de la parole. Tout comme la parole est spécifiquement humaine, l’échange est ce qui définit l’homme au plus profond de son être social. En quelque sorte, l’échange serait à la vie matérielle de l’homme, ce que la parole est à sa vie spirituelle : l’homo œconomicus est né.

Cependant, une question subsiste : si l’homme est un homme économique, pourquoi a-t-il finalement attendu la fin du XVIIIe siècle pour développer pleinement ce don, ce penchant à échanger, qu’il présente pourtant naturellement ? La voie du mythe semble ici ouverte, et il ne nous reste qu’à écouter la réponse de Smith :

« Dans une tribu de chasseurs ou de bergers, un individu fait des arcs et des flèches avec plus de célérité et d’adresse qu’un autre. Il troquera fréquemment ces objets avec ses compagnons contre du bétail ou du gibier, et il ne tardera pas à s’apercevoir que, par ce moyen, il pourra se procurer plus de bétail que s’il allait lui-même à la chasse. Par calcul d’intérêt donc, il fait sa principale occupation de fabriquer des arcs et des flèches, et le voilà devenu une espèce d’armurier. Un autre excelle à bâtir et à couvrir les petites huttes ou cabanes mobiles ; ses voisins prennent l’habitude de l’employer à cette besogne, et de lui donner en récompense du bétail ou du gibier, de sorte qu’à la fin il trouve qu’il est de son intérêt de s’adonner exclusivement à cette besogne et de se faire en quelque sorte charpentier ou constructeur. Un troisième devient de la même façon forgeron ou chaudronnier ; un quatrième est le tanneur ou le corroyeur de peaux ou cuirs qui forment le principal vêtement des sauvages. Ainsi, la certitude de pouvoir troquer tout le produit de son travail qui excède sa propre consommation, contre un pareil surplus du produit du travail des autres qui peut lui être nécessaire, encourage chaque homme à s’adonner à une occupation particulière, et à cultiver et à perfectionner tout ce qu’il peut avoir d’intelligence pour cette espè- ce de travail. » (Smith, 1776, chapitre II, Livre I).

La réponse de Smith est claire : pas d’échange sans maximisation de l’intérêt individuel, pas de maximisation de l’intérêt individuel sans échange. Tel est le principe de la rationalité économique. La maximisation du profit est le corollaire nécessaire de l’échange. Mieux, bien plus qu’une maximisation, la recherche du profit et de l’intérêt individuel est avant tout une maxime, de bon sens celle-là, et dont la légitimé est à rechercher du côté du père de famille :

« La maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui lui coûtera moins à acheter qu’à faire ».

Cette fameuse « disposition à trafiquer », c’est-à-dire à échanger, qui va de pair avec la recherche de son propre intérêt individuel, étant désormais légitimée au niveau familial, il ne reste plus à Smith qu’à l’élever au rang de principe social :

« Chaque individu travaille nécessairement à rendre aussi grand que possible le revenu annuel de la société. À la vérité, son intention en général n’est pas en cela de servir l’intérêt public, et il ne sait même pas jusqu’à quel point il peut être utile à la société. En dirigeant une activité de manière que sa production ait le plus de valeur possible, il ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; et ce n’est pas toujours ce qu’il y a de plus mal pour la société, que cette fin n’entre pour rien dans ses intentions. Tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. »

La « main invisible »

C’est grâce à sa célèbre métaphore de la main invisible qu’Adam Smith entend démontrer que si chacun poursuit son intérêt particulier, il en résultera le bien-être général pour l’ensemble de la société. Cependant, précisons que la métaphore de la main invisible n’est pas constitutive de la seule analyse économique d’A. Smith, puisqu’il l’utilise une vingtaine d’années plus tôt dans son premier grand ouvrage de philosophie, le Traité des sentiments moraux, lorsqu’il insiste déjà sur le fait que « sans en avoir l’intention, sans même le savoir, le riche sert l’intérêt social » (Traité des sentiments moraux, 1759). D’ailleurs, la métaphore n’est tout simplement pas constitutive de la seule analyse de Smith. Elle avait déjà été clairement exprimée par le philosophe hollandais Spinoza, plus d’un siècle avant que l’économie politique classique en fasse le socle sur lequel elle pourra bâtir tout son édifice théorique :

« Quand chaque homme cherche le plus ce qui lui est utile à lui-même, alors les hommes sont les plus utiles les uns aux autres » (Spinoza, Éthique, 1677).

Il suffira dès lors aux économistes néoclassiques prenant la suite de Smith et de l’économie politique classique, de substituer à la métaphore de la main invisible, devenue par trop emprunte de religion et de christianisme, une autre métaphore, participant celle-là à la nouvelle idéologie naissante, la science mathématique.

C’est le père fondateur de l’économie néoclassique, Léon Walras, qui s’en chargera. Après avoir traduit mathématiquement les comportements humains à l’aide d’un système d’équations très sophistiqué pour l’époque, il ne reste plus à Walras qu’à démontrer l’existence d’un équilibre global de l’économie et de la société au sein d’un système d’échange généralisé. Pour peu que les fameuses hypothèses de la concurrence pure et parfaite soient vérifiées, une seule conclusion s’impose :

« On voit clairement à présent ce qu’est le mécanisme de la concurrence sur le marché ; c’est la solution pratique, et par hausse et baisse des prix, du problème de l’échange dont nous avons fourni la solution théorique mathématique » (Léon Walras, Eléments d’économie politique pure, 1874).

Encore faut-il reconnaître le mérite de Léon Walras de nous préciser que « cet état d’équilibre de la production est, comme l’état d’équilibre de l’échange, un état idéal et non réel ». On doit comprendre d’ailleurs, précise-t-il, que « notre intention n’est aucunement de substituer une solution à l’autre. La solution pratique est d’une rapidité et d’une sûreté qui ne laissent rien à désirer. On peut voir sur de grands marchés fonctionnant même sans courtiers ni crieurs, le prix courant d’équilibre se déterminer en quelques minutes, et des quantités considérables de marchandises s’échanger à ce prix en deux ou trois quarts d’heure. Au contraire, la solution théorique serait, dans presque tous les cas, absolument impraticable » (Léon Walras, Eléments d’économie politique pure, 1874).

Ainsi, la métaphore de la main invisible a progressivement remplacé la métaphore du souverain représentant de Dieu sur terre, comme principe organisateur de nos sociétés, avant que la science elle-même, et notamment la science mathématique, ne remplace progressivement la métaphore de la main invisible comme métaphore garantissant la légitimité de l’échange, c’est-à-dire garantissant la légitimité du modèle de marché comme principe organisateur de la vie en société.

En effet, si la métaphore de la main invisible ou sa version scientifique moderne d’un modèle mathématique réussit effectivement à démontrer que si chacun poursuit son propre intérêt, « tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », selon la formule de Voltaire, force est de reconnaître qu’il n’est nul besoin d’autre principe organisateur que celui de l’échange libre pour réguler les sociétés : l’État doit céder la place.

Le raisonnement est d’ailleurs d’une remarquable efficacité, lorsqu’il se présente sous la plume du célèbre pamphlétaire français, Frédéric Bastiat :

« Si l’État laisse faire, nous serons libres et économiquement administrés, rien ne coûtant moins que le laisser faire » (Frédéric Bastiat, Les harmonies économiques, 1849).

Ce que l’essayiste mémorialiste américain Henry D. Thoreau exprimera également au travers de sa formule célèbre par sa concision, que reprendront en chœur tous les économistes libéraux :

« Le gouvernement le meilleur est celui qui gouverne le moins » (Henry David Thoreau, La Désobéissance civile,1849).

Bien entendu,le père fondateur de l’économie politique avait déjà lui-même fait preuve de fermeté quant à cette question du rapport entre l’État et le système libéral des échanges :

« Dans le système de liberté naturelle, nous dit-il, le souverain n’a que trois devoirs à accomplir. Le premier, c’est le devoir de défendre la société de tout acte de violence ou d’invasion de la part des autres sociétés indépendantes. Le second, c’est le devoir de protéger, autant qu’il est possible, chaque membre de la société contre l’injustice et l’oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d’établir une administration exacte de la justice. Et le troisième, c’est le devoir d’ériger et d’entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l’intérêt privé d’un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n’en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoique à l’égard d’une grande société ce profit fasse beaucoup plus que rembourser les dépenses. »

Ainsi sont logiquement établies, dès la fin du XVIIIe siècle, les trois fonctions de ce que l’on appellera bientôt l’« État gendarme » ou l’« État veilleur de nuit ».

Si l’échange est tout à la fois un penchant naturel ou une disposition spontanée de l’homme, et l’unique cause de la richesse, il suffit de « laissez faire, laissez passer », selon la célèbre formule que l’on attribue à Vincent de Gournay.

Le penchant naturel à échanger : mythe ou fable ?

Le problème majeur auquel se heurte la démonstration de Smith et, partant, de l’économie politique orthodoxe dans son ensemble, est, finalement, extrêmement simple : s’il paraît indéniable que l’émergence d’une économie de marché capitaliste et de l’appareil juridico-politique qui lui est sous-jacent, constitue bien une rupture fondamentale dans l’histoire de nos sociétés, la thèse visant à présenter le phénomène de l’échange comme naturel apparaît d’autant plus contestable.

Or, historiquement, on peut effectivement dater du XVIIIe siècle le triomphe de la notion d’intérêt individuel. En revanche, comme Marcel Mauss le précise, on ne peut que difficilement et seulement en périphrase traduire cette notion en latin, grec, ou arabe (Marcel Mauss, « Essai sur le don »,1923, Sociologie et anthropologie, 1985, p.272). L’origine du mot « intérêt », en latin, est purement technique et comptable. Intereste se retrouvait uniquement sur les livres de comptes en face des rentes qui restaient à percevoir. En aucun cas cette notion ne se confondait avec celle de plaisir ou de fin dernière, englobant, quant à elle, un contour bien plus large que celui du seul individu.

En outre, et toujours d’un point de vue historique - et donc empirique -, il semble bien que le phénomène de l’échange ne soit pas tant le résultat d’intérêts individuels et isolés, mais bien constitutif de la collectivité prise globalement. Marcel Mauss précise encore une fois que « dans les économies et dans les droits qui ont précédé les nôtres, on ne constate pour ainsi dire jamais de simples échanges de biens, de richesses et de produits au cours d’un marché passé entre les individus ».

La thèse de l’anthropologue hongrois Karl Polanyi va également dans le même sens : « La société du XIXe siècle dans laquelle l’activité économique était isolée et attribuée à un mobile économique distinct, fut en vérité une nouveauté singulière », soutient-il dans son célèbre ouvrage de 1944, La grande transformation. Dans les sociétés précapitalistes, ce ne sont pas tant des individus que des collectivités qui s’obligent mutuellement au travers des échanges. Le développement du commerce aux abords de l’Antiquité grecque est essentiellement un phénomène collectif et étatique bien plutôt qu’individuel.

Selon ces éclaircissements historico-anthropologiques, il serait en fait possible d’inverser toute la logique développée par l’économie classique, en démontrant que ce ne sont pas tant des individus, c’est-à-dire des hommes, qui s’échangent des marchandises sur un marché local, que des collectivités qui, à travers un commerce de long court, échangent des butins de guerre, c’est-à-dire des richesses matérielles certes, mais également (ce qui est totalement passé sous silence par l’économie classique), des hommes. Ainsi, dès les premiers développements du commerce, l’État semble aller de pair avec les développements sommaires d’une économie de marché.

L’échange n’apparaît pas tant comme un phénomène spontané émanant de l’individu en tant que tel, que comme un phénomène collectif, hautement encouragé par l’État.

Du reste, dès l’époque mercantile, les premières réflexions sur la généralisation du commerce et des marchandises ne semblent pas exclure d’emblée l’État des affaires économiques, bien au contraire. Loin d’être exclu, le souverain est appelé à prendre une part de plus en plus active dans le développement du commerce et de l’industrie. C’est ce que J.- B. Colbert avait déjà prôné dans son instruction célèbre dès la fin du XVIIe siècle, déclarant que « le commerce est la source des finances,et les finances sont le nerf de la guerre ». L’État y a tout à gagner, puisque ce qu’il investit d’un côté lui est rendu de l’autre, par l’impôt et les recettes fiscales. Ce raisonnement simple et, faut-il le souligner, d’une étonnante efficacité, est déjà à la base des politiques mercantilistes, menées un peu partout en Europe, entre les XVIe et XVIIIe siècles, notamment en Espagne (mercantilisme métallique), en Angleterre (mercantilisme commercial) et en France.

L’État : condition du développement

La révolution industrielle elle-même n’est pas un phénomène tout droit tombé du ciel. Comme Jean Pierre Gourlaouen et Yves Perraudeau prennent judicieusement le soin de le préciser, « avant d’être technologique, la vraie révolution fut juridique » (J.-P. Gourlaouen et Y. Perraudeau, Economie, croissance et cycles élémentaires, Vuibert, 1987). En effet, la révolution industrielle fût précédée par un certain nombre d’évolutions juridiques toutes initiées par l’État et sans lesquelles le système capitaliste n’aurait probablement jamais vu le jour. Tel fut le cas de la révolution juridique qui constitua les lois sur les enclosures, et qui, dès le XVIIIe siècle en Angleterre, permirent à la fois aux grands propriétaires de réaliser sur les vastes pâturages enclos des économies d’échelles substantielles, puis à la population agricole, de ce fait démunie, de venir constituer une force de travail urbaine et, par voie de conséquence, un véritable marché du travail, sans lequel l’essor industriel de l’Angleterre n’aurait pu se faire. Comme l’explique très clairement Karl Polanyi, c’est en fait « une affaire très compliquée que de rendre la “liberté simple et naturelle” d’Adam Smith compatible avec les besoins d’une société humaine » :

« Témoin la complexité des articles des innombrables lois sur les enclosures. (...) L’introduction de marchés libres, loin de supprimer le besoin de commande, de régulation et d’intervention, a énormément augmenté la portée de celles-ci. Les administrateurs ont dû constamment être sur leurs gardes pour assurer le libre fonctionnement du système. C’est ainsi que même ceux qui souhaitaient le plus ardemment libérer l’État de toute tâche inutile, et dont la philosophie tout entière exigeait la restriction des activités de celui-ci, n’ont pu qu’investir ce même État des pouvoirs, organes et instruments nouveaux nécessaires à l’éta- blissement du laisser-faire. (...) Car aussi longtemps que ce système-là n’est pas en place, les tenants de l’économie libérale doivent réclamer - et ils n’hésiteront pas à le faire - que l’État intervienne pour l’établir et, une fois qu’il est établi, pour le maintenir. Le tenant de l’économie libérale peut donc, sans aucune inconséquence, demander à l’État d’utiliser la force de la loi ; il peut même faire appel à la force violente, à la guerre civile, pour instaurer les conditions préalables à un marché autorégulateur. En Amérique, le Sud en appela aux arguments du laisser-faire pour justifier l’esclavage ; le Nord fit appel à l’intervention des armes pour établir la liberté du marché du travail. » (K. Polanyi, La Grande transforma- tion, 1944).

Aujourd’hui encore, l’exemple des pays de l’Est, qui tentent actuellement une difficile transition vers une économie de marché, démontre que le système des échanges n’a rien de spontané et exige une large participation de l’État à sa mise en œuvre. Le marché ne constituerait donc pas tant un système tendant spontanément à s’instaurer, qu’un ordre institutionnel dont l’efficacité semble dépendre étroitement de la mise en place d’un certain nombre de règles et d’organisations, autrement dit de conventions. Si l’on tient compte de la somme des politiques de grands travaux que l’État a dû prendre à sa charge afin d’en- cadrer au mieux la mise en place de l’industrialisation des pays développés, que ce soit dans le domaine des transports et communications ou de l’éducation et, surtout, dans le domaine administratif et bancaire, la thèse selon laquelle le capitalisme va de pair avec le laisser-faire ne peut se soutenir qu’au prix d’un quasi total aveuglement idéologique. L’État a toujours été partie prenante dans le développement du capitalisme privé en coopérant aussi bien avec les grandes entreprises qu’avec les grandes centrales syndicales. En bref, comme le résume magnifiquement bien le célèbre économiste français François Perroux : « En aucune période de l’histoire (...) ne s’est vérifiée l’opposition simpliste entre gouvernement et commerce, ni à plus forte raison celle que la polémique aime à imaginer entre la stérilité économique de l’État et la fécondité exclusive de l’entreprise privée » (F. Perroux, L’Économie du XXe siècle, PUF, 1969).

P.-S.

Ce texte constitue une première version d’un article publié dans l’ouvrage intitulé « L’Échange » (Studyrama, Collection « Principes - Culture générale », Jeunes Éditions, Paris, 2002, pp. 26-33).

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