« Freud nous a depuis longtemps donné la clé de cette pathologique hésitation : si le prince Hamlet tout comme Simba, hésite, c’est parce qu’inconsciemment, il croise dans le regard de l’oncle qu’il doit assassiner, son propre désir œdipien refoulé. S’il ne peut se résoudre à tuer son oncle, c’est parce qu’il se reconnaît en lui : le tuer, c’est se tuer puisque c’est tuer le plus profond désir qui, dans l’inconscient, le constitue. Le neveu partage avec son oncle ce désir fou d’avoir voulu tuer son père :
“Hamlet peut tout, sauf accomplir la vengeance sur l’homme qui a éliminé son père et pris sa place auprès de sa mère, cet homme qui lui montre la réalisation de ses souhaits d’enfance refoulés” (Sigmund Freud, L’Interprétation du rêve, in Œuvres complètes, Psychanalyse, volume IV : 1899-1900, PUF, pp. 307).
Plus la vengeance se fait pressante, plus le désir œdipien refoulé fait retour et plus la culpabilité, les auto-reproches et les scrupules qu’engendre ce désir se font forts et paralysent cette vengeance. Hamlet est plongé dans le cercle vicieux de l’inhibition.
Simba réussit à rompre ce cercle vicieux grâce à Rafiki. En bon psychanalyste, celui-ci l’aide à reconnaître en lui ce qu’il ignorait et refoulait jusque-là : son destin et son désir œdipien. C’est d’ailleurs son propre reflet que Simba aperçoit dans l’eau, alors que Rafiki, perché sur son arbre, secoue les branchages et les feuillages en prononçant sarcastiquement des onomatopées incompréhensibles. Le psychanalyste-Rafiki arrive à brouiller la réflexion narcissique de Simba dans l’eau calme, en lançant un caillou dans sa mare, pierre dont l’onde finit par brouiller le reflet imaginaire du héros.
Alors que Simba, énervé par cette présence troublante, demande à Rafiki : “qui es-tu ?”, celui-ci lui répond du tac au tac : “dis-moi plutôt qui tu es ?” Le psychanalyste-Rafiki reprend à son compte le fameux Connais-toi toi-même, le célèbre Gnothi seauton grec, le plus ancien des trois préceptes gravés sur le fronton du temple de Delphes, où Œdipe lui-même était venu consulter l’oracle. “Je croyais le savoir, je n’en suis plus très sûr”, reconnaît l’analysant Simba. En lui faisant rencontrer le père qui vit en lui, Rafiki invite Simba à reconnaître son désir œdipien. Le singe-psychanalyste n’hésite d’ailleurs pas à asséner un coup de bâton à Simba qui hésiterait à faire face à son conflit. Il procède ainsi comme le maître bouddhiste inspiré de la technique zen, interrompant le silence par un coup de pied ou un coup de bâton. Le psychanalyste se contente d’un sarcasme qui invite l’analysant à trouver les réponses à leurs propres questions et à trancher d’eux-mêmes leurs propres conflits. La psychanalyse-expresse du héros est salvatrice et Simba repart affronter victorieusement son destin et reprendre sa place dans le cycle de la vie » (Christophe Bormans, Psychanalyse des contes et dessins animés).